Dégustation du cigare Partagas D4

Quelle gageure ! Faire un CR objectif du boulon que l’on préfère, que l’on adule, pour lequel on se ferait damner, qui fait par définition perdre la raison, le sens de la mesure, le contrôle de soi. En plus, pour simplifier, il faudrait être bref, alors qu’on a envie d’écrire un bouquin, une encyclopédie, une bibliothèque sur le sujet. Je renonce à la concision et à l’objectivité et me laisse aller. C’est la dernière fois, c’est promis.
partagas d4
Quelle cape d’abord : maduro sans conteste, de ce brun créole inimitable qui n’existe dans la nature que sous le soleil des tropiques, mais que ce produit manufacturé du génie humain nous permet de contempler dans le monde entier. Ce soyeux, ce soyeux ! Ce gras inimitable, que l’on ne trouve sur aucun autre cigare, à part peut-être le Lusitania, et encore, ce n’est pas tout à fait la même chose. Bref, une brunitude des îles qui nous incite aux plus folles rêveries. A cru, c’est de l’humus d’abord, l’odeur de sous-bois de l’été indien, quand les feuilles ont commencé leur fermentation par temps humide et froid, et qu’un petit coup de chaleur vient les surprendre et les faire fumer.

L’allumage est inratable, tant cette vitole semble dotée d’un turbocompresseur, venant propulser ses gaz dans votre palais à une vitesse et une puissance époustouflantes. Décrire les innombrables arômes venant dès l’allumage solliciter nos papilles est un exercice invraisemblable, d’autant plus qu’il paraît qu’il faudrait (l’ai-je assez dit ?) faire court. Ce serait finalement assez simple, tant ils apparaissent distincts, précis, méticuleusement rangés à leur place bien précise. Mais c’est comme décrire les différentes couleurs d’un tableau, une à une : c’est élémentaire, mais guère intéressant picturalement.

Un cigare bas de gamme, aromatiquement pauvre vous permet cela : dire « il y a un peu de ceci, beaucoup de cela ». Au revoir, finie la dégustation. C’est comme décrire le son d’un triangle ou d’une guimbarde. Avec un cigare haut de gamme, vous imaginez un piano, les différents arômes en soi, ayant autant d’importance que les accords, les harmoniques que vous pouvez déceler, composer vous-mêmes dans vos fantasmes de fumeur.

Avec le D4, ce n’est même plus un instrument que vous avez à votre disposition, c’est un orchestre complet. Affirmer : « il y a du poivre vert » est juste, mais peu descriptif. C’est comme si Karajan avait dit : « il y a un triangle dans mon orchestre ». Mais l’important, ce n’est pas le triangle, c’est de pouvoir le faire résonner avec les cuivres, avec les timbales, ou le faire envoler dans un tête-à-tête ahurissant avec une contrebasse, pendant que le premier violon dialogue avec les choeurs.
Un D4 vissé (n’est-ce pas l’origine du terme « boulon » ?) dans la gueule, vous avez à votre disposition le Philharmonique de Berlin ou un grand orchestre de jazz, avec tous leurs instruments, parfaitement accordés, aux sons si précis et différents l’un de l’autre. Bien sûr il y a du poivre (vert ?) à l’allumage, se cayennisant progressivement, dans un tourbillon de muscade. Bien sûr il y a du cuir par la suite, pas de la vieille peau de bouc tannée, mais de l’odeur de fauteuil de Ferrari d’abord, pour se transformer brutalement en cuir de Jaguar type E : puissance et confort dans une propulsion de rêve. Bien sûr le purin est divin, fruité et terreux à la fois, si parfait dans sa complexité bien ordonnée. Il y a tellement d’autres choses, de la sauge, un peu de chocolat extra-noir, beaucoup de vanille, et j’en passe car j’essaie quand même de ne pas faire trop long.

Mais on ne parle que de détails. Ce qui est unique, c’est le jeu des multiples combinaisons auxquelles on peut se livrer, aux innombrables caprices que votre esprit peut imaginer, incité à l’onirisme le plus fou.Tiens sur celui d’aujourd’hui, récent (décembre 1997), j’ai fermé les yeux au début du purin, ai perçu de la pomme avec un peu de cannelle, et de la vanille, accompagnés d’une touche de caramel. J’ai fermé les yeux, et rêvé qu’il conte-nait un peu de tarte Tatin, que je fumais avec délectation, boule de glace comprise ! C’est à se demander s’ils ne mettent pas autre chose que du tabac dans ce diabolique robusto :-).

Allez, j’arrête ce honteux déballage d’une subjectivité excessive, et promet encore d’être plus neutre, et plus bref, avec les prochains cigares de la liste, en essayant aussi d’être un peu plus sérieux !

Je termine en résumant, et en recherchant le maximum d’objectivité : le D4 est le meilleur cigare du monde, le plus fou, le plus parfait, le plus invraisemblable, le plus complet, offrant, pour simplifier, une ouverture poivrée et légèrement épicée, un premier mouvement en terre et en épices montantes, un deuxième mouvement mettant en branle les fruits exotiques et un final vanillé et caramélisé, accompagné de quelques fruits d’automne de nos régions, le tout dans une perspective harmonique unique, titillant dans l’imagination du fumeur toutes les combinaisons imaginables ou inimaginables. Il se déguste en quatre phases, malgré sa longueur, contrairement aux trois phases classiques ne convenant qu’aux autres cigares. En effet, le surin se décompose en deux par un palier assez marqué, bien avant le palier marquant le purin. Bref, la vitole parfaite, celle qu’il faut impérativement sélectionner dans le célèbre choix que l’on doit effectuer avant d’être abandonné sur une île déserte. Un dernier mot. Contrairement à l’avis de certains, je considère que le cigares Partagas série D no 4 est à la portée de tous. Il s’agit d’une vitole que tant le néophyte que le grand connaisseur pourront apprécier. Le débutant, prêt à supporter sa puissance, saura voir qu’il se trouve face à quelque chose de grand. Après tout, il n’est pas besoin d’être musicologue pour ressentir du plaisir à un concerto de Mozart, un arrangement de Count Basie ou un solo de Hendrix [et Jean-Seb’ Bach c’est de la merde ? :-)].

Accompagnement : café robusta (évidemment)